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L'inauguration du Grand-Orgue le 22 novembre 1923

D'abord prévue le 7 octobre 1923,  l’inauguration de l’orgue Mutin-Cavaillé-Coll de l'église Saint-Martin eut finalement lieu le 22 novembre 1923, jour de la Sainte-Cécile. Dans cet article paru dans la revue paroissiale L’Aiglon N°6 datée de décembre 1923, l'abbé Girard, curé de la paroisse Saint-Martin revient sur cette journée, et laisse la plume à l'abbé P. Commauche, licencié ès lettres et professeur de musique à l’école des Roches. Nous de disposons pas de photos de cet événement, ni de la première version de notre orgue avant son évolution.



La fête des Orgues


Elle fut, comme il convenait, celle de toute la ville.


A la Grand'Messe : foule énorme appartenant à tous les milieux. On a voulu entendre ce roi des instruments qu'est l'Orgue, et tout le monde s'est senti chez soi à l'Eglise, ceux qui n'y entrent pas souvent, très reconnaissants aux autres de leur valoir, presqu'à titre gracieux, un régal d'audition musicale.


Seule, se seront-ils dit, la Religion a le secret de mettre ses trésors de beauté à la portée facile du peuple et de n'en priver personne.


L'après-midi, évidemment, grande audition payante pour ceux qui aiment la musique sacrée jusqu'à lui consentir des sacrifices.


Merci spécialement à tous ceux qui participèrent ainsi de leur mieux à cette réfection d'orgue qui réclamait leur offrande.


Merci également aux Dames quêteuses qui n'eurent qu'à passer dans les rangs pour susciter de nouvelles générosités.


Merci à tous les représentants de l'autorité civile d'avoir récompensé par leur présence l'effort consenti pour doter la Maison Commune qu'est l'Eglise d'un instrument qui voudra contribuer au progrès de l'art musical et qui sera heureux de prêter sa voix aux fêtes qui réclameront le prestige de sa solennité.


Merci, enfin, à Monseigneur l'Evêque qui, malgré sa santé très éprouvée, a bien voulu bénir lui-même le héros de la fête, tenant à féliciter Laigle de sa générosité, de ses goûts artistiques ainsi que de son esprit d'union sacrée.


Nous laissons la plume à un artiste apprécié des Aiglons pour qu'il présente à nos lecteurs un instrument qu'ils goûteront mieux après qu'un professionnel de l'orgue leur en aura révélé toutes les nuances dont lui et ses pareils ont le secret.


Des compliments reviennent d'ailleurs aux virtuoses de la musique et de l'éloquence que ne saurait exprimer comme elle le voudrait la plume, si reconnaissante ou admirative qu'elle soit, d'un profane.


P. G. (L’abbé Paul Girard)


Programme initialement prévu le 7 octobre 1923, et entendu le 22 novembre 1923

La fête de l'inauguration de l'Orgue pourrait avantageusement se passer de toute description et de tout commentaire si les lecteurs de L'Aiglon avaient dès aujourd'hui la joie, que le prochain bulletin leur réserve, de lire quelques extraits du magistral discours prononcé dimanche par M. le chanoine Coubé. De ce discours, une des personnalités les plus distinguées qui honoraient la fête de leur présence a pu dire : « J'ai entendu deux orgues ; je ne sais lequel complimenter davantage ! » L'éloquence du savant prédicateur est faite en effet d'harmonie, son organe se soumet avec aisance à toutes les subtilités de la pensée ; il sait même se plier à la consonance des mots pour que le rythme de la phrase soit marqué davantage ; sa voix sonne clair toujours, mais avec des variétés de timbre étonnantes, tantôt douce comme un murmure lointain, tantôt vibrante comme l'appel du clairon. Aussi nous ne nous étonnons plus que de tous les coins de la France et de l'étranger on en réclame le bienfait. N'était-il pas jeudi en Alsace, samedi en Belgique, mardi il aura retrouvé à Genève un auditoire qui lui est cher. Sa haute distinction, sa parfaite courtoisie, sa science incontestée lui ont acquis jusque dans les milieux protestants des sympathies non déguisées, et nous savons — qu'il nous permette cette indiscrétion qui l'honore — que l'orateur le plus réputé de la Suisse, professeur de théologie protestante, l’a prié plus d'une fois avec infiniment de bonne grâce de monter dans sa chaire de conférencier, heureux de se mêler à la foule des auditeurs pour applaudir l'éloquence du prêtre catholique.


Sous l'emprise de ce magicien du verbe lumineux et vibrant, les esprits eurent vite fait d'être placés dans l'atmosphère désirable pour apprécier le programme musical si judicieusement choisi en vue de mettre en valeur la richesse de l’orgue.


À quatre heures donc, pour la deuxième fois, l'église Saint-Martin était pleine, et la foule patiente attendait sans que rien se manifestât de manière apparente des sentiments qui l'animaient, quand tout à coup éclatèrent, stridentes, les premières notes de la Toccata et Fugue en Ré mineur de J.-S. Bach ; alors cette foule, qu'une minute auparavant on aurait pu croire impassible, se leva toute, comme secouée par le frisson que dégagent ces appels brefs qui s'égrènent en cascades sonores avant de se reposer sur de longs et puissants accords.


La façon impeccable dont M. l'abbé Piel détailla les richesses de cette page incomparable fut bien aussi pour quelque chose dans l'admiration ressentie; qu'il reçoive ici notre reconnaissance émue, puisqu'aussi bien dans ce Diocèse, il fut un véritable initiateur qui éveilla d'autres âmes à la musique, leur procurant une joie renouvelée tous les jours.


Cet hommage rendu au grand J.-S. Bach, il convenait de faire entendre les œuvres de ceux qui, venus après lui, bénéficièrent de tous les perfectionnements apportés dans le mécanisme de l'orgue, et dont les œuvres sont plus particulièrement écrites pour faire valoir toutes les richesses de l'orgue moderne, telles qu'elles ont été réalisées par le génial Cavaillé-Coll : au premier rang, César Franck, Guilmant, Widor, dont l'allegro cantabile de la 1re Symphonie est une des pièces les plus caractéristiques à ce point de vue ; M. l’abbé Monnier fit apprécier, dans cette exécution, toutes les qualités de son jeu net et précis.


Il convenait aussi — et nous ne pouvions manquer à ce devoir - de donner une place d'honneur au maître qui tient avec une si haute autorité la place d'organiste du grand orgue de N.-D. de Paris. Chacun de ses élèves, rassemblés en ce jour par une Providence heureuse, eut donc à cœur de faire chanter sur ce nouvel orgue quelques-uns des morceaux d'une facture si originale et de sonorités si nouvelles qui portent la signature de Louis Verne, et sur les ondes sonores d'envoyer un salut reconnaissant à celui qui fut leur maître et qui demeure leur ami.


La partie vocale du programme avait été confiée pour les chœurs à la Schola N.-D. d'Alençon, dirigée par M. l'abbé Monnier ; pour des soli, à des artistes qui allaient nous faire entendre quelques-unes des plus belles pages de la musique religieuse de concert :

MIles Germain, deux sœurs qui, dans Quis est homo, de Rossini, et Par la Porte des Souffrances, de Haendel, firent apprécier leur homogénéité artistique et qui ne redoutent ni les rythmes, ni les intonations, ni les interminables vocalises terribles aux chanteurs.


Mlle G. Picard, dont la voix sûre et colorée s'affirma dans Rédemption de C. Franck.

Mlle M.-L. Naudet fit preuve d'un goût très averti et d'une émotion véritable et communicative en interprétant l'admirable Procession, de C. Franck. Mme Legendre chanta ensuite le cantique de M. l'abbé Brun : La vigne a fleuri. Cette page, d'une musicalité très fine, d'une élévation très pure et si profondément religieuse, elle lui donna, avec une simplicité de diction parfaite, l'accent de la vraie et humble prière.


L'exécution très artistique du trio pour violon, violoncelle et orgue, par MM. Lemelorel et Niverd, où ces deux maîtres de l'archet rivalisèrent de finesse et d'expression, nous permit d'apprécier mieux encore la douceur et la richesse veloutée des jeux d'accompagnement de l’orgue.


La cérémonie allait prendre fin. Tout a l'heure, le Psaume triomphal de Franck va éclater, porté triomphant par les voix, secondé par toutes les puissances de l'orgue réunies. Mais auparavant M. le vicaire général avait voulu remercier une dernière fois ceux qui avaient été les artisans de cette fête. Il le fit avec beaucoup de tact, trouvant pour chacun des mots heureux et nous disant « le plaisir qu'eût goûté l'âme artiste de Monseigneur » s'il n'avait dû repartir après la cérémonie du matin.


La foule s'écoule lentement aux sons du Final de Franck, digne couronnement de toute cette architecture sonore, quittant comme à regret l'hospitalière église, où tant de jouissances artistiques l'avaient retenue, mais où elle se promettait de revenir pour les retrouver et les revivre. Espérance qui ne saurait être trompée et qui rayonne sur toutes les âmes en quête d'émotions artistiques, nobles et pures. Qu'il seconde donc auprès d'elles les désirs apostoliques du prêtre qui n'a d'autre ambition que de les voir plus nombreuses dans la Maison de l’Idéal. Qu'il les aide à prier en les sortant de la sécheresse et de l'individualisme, des formules périmées pour les introduire dans la pure beauté de la prière officielle de l’Eglise. Et qu'il confonde toutes les voix, tous les cœurs dans la louange de Dieu. Laudate in organo !


P. COMMAUCHE

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